Sébastien Pageot

Démarche artistique

Ma recherche de création a pour sujet le paysage, elle se développe principalement par l’utilisation du médium photographique. A travers diverses séries, mes recherches plastiques ont pour objectif de provoquer un nouveau regard sur le paysage contemporain.

Avec la série de photographies « P », mon intérêt se porte sur des lieux, des espaces, sur lesquels nous avons peu l’habitude de porter notre regard: les parkings. L’importance quantitative dans l’espace urbain de ce que Augé nommerait comme « non-lieux » n’a d’égale que l’indifférence que nous accordons à ces lieux. Nulle attention aux formes architecturales, aux couleurs. Et encore moins de considération ou d’attrait pour leurs concepteurs.

Tout juste repère-t-on un numéro, une lettre pour mémoriser l’endroit où l’on gare son automobile (d’où le titre relativement anonyme de ces images P (pour parking), accolé à un simple numéro de série). J’ai dans un premier temps rassemblé toute une série d’images documentaires de différents parkings que j’ai pu arpenter dans diverses villes; à partir de ce fonds documentaire j’ai extrait tout un corpus de formes, de couleurs, de matériaux employés par les architectes de ces lieux.

Par la suite mon travail s’est axé sur la fabrication de maquettes de carton en m’appropriant différentes typologies, formes de parkings (souterrain, aérien…). Ces décors sont ensuite mis en scène et photographiés. Car en effet, les propositions plastiques de « P » sont en fait des leurres de paysages lesquels sont construits de toutes pièces à l’aide de simples maquettes de carton ou de papier dont la seule existence est justifiée par une prise de vue ultérieure, seuls les éléments nécessaires à celle-ci, à l’apparence de la représentation, étant reconstitués. La limite de l’image, son champ, coïncide donc avec celle de la sculpture de carton.

Ce qui est donné à voir provoque donc divers questionnements: sur le type d’architecture représenté, sur la nature de la représentation et des images. Par le biais de la mise en scène, ce travail interroge le médium photographique sur ses capacités à nous mentir, à créer de la fiction voire de nouvelles réalités. L’épithète de documenteuse qu’Agnès Varda applique à la photographie est ici prise au pied de la lettre: ces photographies mentent sur leur contenu, la nature de leur référent.

C’est avec la mise en scène de maquettes rudimentaires, de par leur conception, leur matériau, que l’illusion est créée. Nul recours ici à l’outil informatique pour imaginer un nouveau monde virtuel, mais simplement avec l’aide d’une maquette de carton. Ce travail, pour reprendre la typologie définie par Jean Baudrillard, se situe au stade du simulacre. Tout n’est qu’artifice dans ces représentations. L’ensemble du champ photographié est soumis à une manipulation, une fabrication devrait-on dire. Parce que en dehors de ce champ, le hors-champ de l’objet est quasi inexistant: la limite de l’objet photographié se confondant souvent avec celle du cadre de sa représentation. Cette proposition invite le spectateur à regarder l’image, à entrer dans son espace pour finalement découvrir la supercherie. Les diverses imperfections du référent photographié servant d’indice pour dénouer le piège visuel tendu. On pourrait aussi ajouter le mensonge de l’échelle, ainsi un petit objet prend grâce à la prise de vues une plus grande ampleur. Cette approche de l’échelle renverse le rapport que l’architecture entretient généralement avec ses représentations, photographiques notamment, la photographie d’architecture montrant habituellement des objets de grande dimension écrasés par la représentation, rapetissés sur l’image, “P” étire l’échelle de l’objet figuré.

Devant l’étrangeté de ces lieux vidés de toute présence humaine, de lieux de tous les possibles (des décors donc), le spectateur est invité à reconsidérer ce type d’architecture urbaine. Ce qui m’intéresse à travers ma démarche de création, c’est de mettre en exergue l’artificialité de ce type d’environnement urbain à travers la prise de vue de lieux réels ou de lieux reconstitués. Cette façon de re-présenter l’urbain se retrouve chez divers artistes contemporains, qu’ils aient recours à l’utilisation de maquettes (Thomas Demand) ou non (Olivo Barbieri).

Sébastian Pageot

"P"

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