“P”

Sébastien Pageot

La rigueur de l’artifice

Les photographies de Sébastien Pageot sont de pures compositions, l’image ici joue de la simplicité pour mieux substituer le décor à la réalité.

Sébastien Pageot n’est pas un de ces photographes faneurs qui se promèneraient de rues en rues ou de paysages en paysage, à la recherche de l’instant magique qu’ils soustraient au réel. Sébastien Pageot était dessinateur en rentrant à l’école des beaux arts de Lorient et s’il en est bien sorti photographe, il a toujours su garder au fond de lui cette volonté de contrôler l’image. Le dessin est en effet une ascèse, il induit un rapport étroit entre la forme et l’esprit. Le trait doit savoir être maîtrisé, il suit les contours d’une image projetée, il réduit à l’essentiel l’architecture du réel. Une rigueur que Sébastien Pageot a appliqué à l’objet photographique. Il a été vite séduit par les contraintes de ce médium, l’objectif reste pour lui un point de vue, un cadre découpant à l’arraché des morceaux de matière. Comme une proposition arbitraire à extraire des images, un condensé de perspectives et de remodelage du monde. Superpositions de plans, agrandissement, réduction, toute une panoplie qui permet de mettre en scène un bout de ce qui se voit. Merveilleuse machine pour cet artiste qui confronte le regard à la réalité.

Ses premiers travaux portaient sur des zones industrielles, des docks où s’alignent entrepôts et grues. Sébastien Pageot ne cherchait pas alors à évoquer une manière de vivre, une société aux allures déshumanisées. Ce qui l’intéresse d’abord dans ces paysages mélancoliques, c’est l’absence. L’absence de ces silhouettes humaines susceptible de renvoyer à un quelconque affect. Ce que l’objectif surprend alors c’est un simple décor dans lequel il peut intervenir en toute tranquillité. Une image qu’il peut manipuler à son aise, dont tous les repères auraient été effacés.

Dans sa série intitulée Palimpsestes, une main semble suspendue au bord du cadre, elle tient une maquette, représentant au détail près l’architecture d’une entreprise, d’un dépôt qui vient s’ajuster avec précision à son fond d’origine. Le tout donnant l’image d’une image sur un horizon bien réel. Le vrai et le faux se télescopent, la toute petite maquette s’imbrique dans l’immensité d’une zone industrielle, surprise entre ciel et mer. Sébastien Pageot reconstruit dans son objectif un monde dont il peut contrôler la résonance. Pour cet instant de confusion qu’il donne au spectateur, il lui aura fallu énormément de travail accompagné d’une grande minutie. D’abord construire à l’identique une maquette, puis trouver le juste emplacement pour que l’objet en question vienne recouvrir son modèle. Fabrication et prise de vue ne laissant que peu de place à l’approximation.

Sébastien Pageot est un fou du contrôle, de la rigueur. La photographie n’est pour lui, de fait, que le moyen de parfaire un trompe l’oeil dont il prend soin pourtant de toujours marquer l’aspect dérisoire.

A la suite de la série des Palimpsestes, il poursuit ainsi sa recherche du factice avec Veduta. Là, il s’agit de maquettes de façades façon peinture vénitienne du 18 è siècle. Venise en miniature où l’eau des canaux est remplacée par du papier aluminium mais à qui un éclairage théâtralisé donne forme. L’image se confronte non seulement à la réalité d’une ville mais aussi à sa représentation picturale. Toujours comme un vertige qui multiplie les lectures, les sens, les faux semblants.

Aujourd’hui, à la modernartgalerie, Sébastien Pageot expose son dernier projet. Des photographies sur le thème unique des parkings. Comme si son monde s’était rétréci jusqu’à la limite de la plus grande simplicité. Une architecture fonctionnelle, des colonnes de béton, des dessins en quadrillage au sol sont les bases de ce vocabulaire formel. Quelques éléments qu’une lumière vient dramatiser, c’est à dire rendre plus narrative. Et c’est tout. Au résultat, des images épurées à l’esthétique minimaliste. Mais comme d’habitude rien n’est simple et il faut s’approcher, regarder de près pour surprendre la complexité qui nous est ici proposée. C’est au niveau du sol ou du plafond un raccord un peu étrange, un détail peu naturel qui démonte le mécanisme. Chaque image est en effet celle d’une maquette. Il n’ y a plus aucun signe de réalité, aucun rappel à la peinture, la maquette est devenue totalement le sujet de la photographie. Mieux, lorsque l’on voit ce qui a servi de base à la prise de vue, c’est à dire cette construction de carton qui imite à la perfection un parking, on se rend compte qu’il n’a été fabriqué que dans sa composition photographique. C’est à dire uniquement comme objet cadré et non comme une maquette d’un parking complet. De fait, Sébastien Pageot s’est bien promené de ville en ville, de parking en parking, il a d’abord photographié ce qui l’intéressait, puis a patiemment reconstruit l’image obtenue. C’est à ce moment seulement que la photographie a pu devenir objet avant de retourner à l’image. Un va et vient hallucinant qui perd les sens. On ne le dira jamais assez l’image ment, Sébastien Pageot nous le rappelle encore, elle n’est qu’un point de vue. Un angle choisi qui n’est qu’une petite, toute petite partie du monde. Mais après tout qu’importe, cette image factice, c’est justement notre monde.

H.B.

Sébastian Pageot
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